• Muriel de Saint Sauveur

Le rêve des femmes russes

Je retrouve Natalia Kozlova au café Mart, un café d’art contemporain très sympathique où de nombreux artistes et journalistes ont l’habitude de venir.


Natalia, de petite taille, les cheveux blonds coupés au carré, un superbe bracelet caucasien au bras droit, a tout du charme slave. Historienne de mode, reconnue par Jean-Paul Gaultier comme la papesse de la mode russe- c’est grâce à elle que nos couturiers français découvrirent cette dernière- elle me raconte sa vie mais aussi celle de ses concitoyennes.


La mode l’habite depuis ses études à l’Institut technique du textile mais c’est au fur et à mesure de sa carrière que l’histoire l’emportera sur le design. Elle commence par découvrir la France et « ses élégantes » grâce à son mari diplomate. Puis rentre à Moscou pour travailler dans un Institut du textile. Nous sommes encore sous la période communiste, la Russie a des plans quinquennaux et planifie tout y compris la création. C’est grâce à cela qu’elle va aborder la mode comme une sociologue et expliquer les raisons des futures tendances.


C’est l’époque des pénuries et les rares fashionistas se ruent sur les arrivages du grand magasin Goum quitte à faire la queue. Il y a peu de vêtements, alors on patiente pour acheter, ou on copie, bref on se débrouille ! La mode est sauvée par Madame Gorbatech dont le mari, convaincu par sa femme, soutient fermement les petites usines de textile. Pierre Cardin et Yves Saint Laurent seront les stars de l’époque. Le premier, par son entregent, soutiendra de nombreux stylistes. Le second deviendra une vedette grâce à une superbe exposition de son œuvre. C’est eux aussi qui de leur coté vont découvrir le charme slave et l’exporter. La collection russe de Saint Laurent a marqué les esprits et l’on s’en inspire encore. Malheureusement, Madame Eltsine n’a pas le même goût pour s’habiller ni l’envie de convaincre son mari. Durant son gouvernement, les usines ferment les unes après les autres.


Entre temps, Natalia est devenue une présentatrice de télévision reconnue, elle continue de conseiller les femmes sur leur tenue et rencontre tous les stylistes de l’époque. Jean-Paul Gaultier est fasciné, John Gallanio rêve de silhouettes en traineau et fourrure et, de fil en aiguille, ils vont convaincre Natalia d’écrire un livre sur l’histoire de la mode russe.


Entre temps, le mur de Berlin est tombé et le pays s’ouvre au reste du monde. Les femmes n’ont plus qu’un rêve : ressembler à une page du magazine Vogue, qui est devenue leur bible, et acheter toutes les marques qui leur étaient jusqu’alors interdites. Il n’est pas surprenant de croiser de superbes filles tout habillées en Chanel, Gucci ou Dior. Mais de quoi rêvent les femmes russes ? De se marier comme on me le raconte à chaque fois que je viens dans ce pays, ou de devenir une femme d’affaires aguerrie.


On le sait, on le voit, elles sont belles, élégantes et assument totalement leur féminité. D’autant que la Russie est un pays où vous pouvez vous promener en mini jupe sans aucune crainte d’une quelconque agression. « Les femmes russes sont courageuses, elles assument tout à la maison et en plus elles travaillent. Mais elles ont peur de s’exprimer, d’être différentes et ne sont pas prêtes à avoir leur propre style en matière de mode. Quand à leur vie privée, qu’elles travaillent ou pas, elles savent qu’il faut séduire un homme en étant belle et élégante. Alors qu’elles soient au gouvernement ou dans le privé, elles assument leur séduction ». Voilà qui est dit et qui est vrai. La femme, indépendante, intellectuelle, mélangeant tous les styles des plus couteux au bas de gamme pour se faire son propre style n’est pas encore née. La femme qui se bat pour ses droits non plus.

Le courant féministe n’existe pratiquement pas – on me cite le nom de Maria Arbatova mais c’est le seul nom en la matière- et les politiques ne sont pas vraiment concernés par le sujet. Natalia m’avoue avec un grand sourire que, de toutes les façons, la femme a le pouvoir : « Un mari représente la tête, la femme est le cou. Lorsque le cou tourne, la tête doit tourner avec ». C’est un proverbe russe qui explique tout !


Natalia, elle, n’en a pas encore fini avec ses rêves. Le prochain est d’ouvrir un musée sur l’histoire de la mode russe. En attendant de le réaliser, elle prépare une exposition sur le constructivisme. Elle argumente que nombre de stylistes de Gaultier à Diane Von Furstenberg se sont inspirés de cette époque qui est essentielle à ses yeux.


Il est tard, nous devons nous quitter, j’admire son bracelet caucasien et elle me promet de m’en offrir un à mon prochain voyage. Parce que toute indépendante que nous sommes en Europe, nous n’allons pas bouder notre plaisir… et la mode en est certainement un !

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