• Muriel de Saint Sauveur

J’ai rencontré une féministe russe

La semaine dernière a été fertile en évènements. Mazars en Russie lançait mon livre « Un Monde au féminin serait-il meilleur ? » en Russe dans le cadre du salon Non-Fiction de Moscou.


Dans ce pays où le communisme a donné une égalité de droits aux hommes et aux femmes, le féminisme n’a pas fait recette. Et pourtant, aujourd’hui les femmes commencent à se mobiliser pour réclamer certains droits historiquement crées par le gouvernement et que le capitalisme à outrance a largement annulé.


Mais pour être franche, tout ce que j’ai appris vient de ma rencontre avec l’une des rares féministes du pays, une femme fantastique de 85 ans, Alexeeva Ludmila. Imaginez, nous sommes à l’Ambassade de France cette dame et moi pour un déjeuner. Tout de noir vêtue, elle apparaît, fragile mais déterminée à me raconter sa vie. Connue pour son engagement dans la défense des droits de l’homme, elle avoue ne pas avoir compris le féminisme avant un certain âge.


Née en 1927 en Crimée, elle vit une époque où les hommes sont rares, faute de guerre et où les femmes, assument et vivent une égalité de droits, ou du moins, le pensent. Les femmes peuvent tout faire et le parti s’occupe de gérer la vie quotidienne. Alexeeva poursuit des études d’économie, se marie et commence à se rendre compte que malgré cette fameuse égalité, c’est elle qui doit s’occuper de la maison en rentrant de son travail alors que son mari lit tranquillement son journal. Elle voit alors que la femme est inférieure à l’homme, d’autant que les guerres ont perturbé la pyramide des âges et que les femmes, plus nombreuses, se retrouvent en majorité au chômage. Alexeeva ne naît pas féministe, mais activiste car elle entre en dissidence contre le régime soviétiques dés les années 60. Son combat ? Celui des droits de l’homme au sens large.


Elle est finalement forcée de quitter la Russie pour les Etats-Unis en 1977 où elle peut poursuivre ce combat librement. Elle découvre et la liberté et l’égalité des sexes à l’américaine, achète des outils ménagers (aspirateurs, machine à laver) et apprend à son mari à les utiliser afin de partager les tâches ménagères, ce qu’il fait avec succès.

« Mon mari devenait exploitable, mais son éducation l’avait rendu inutilisable » dit-elle en riant et en repensant à cette époque. Elle comprend alors que droits de l’homme ne signifient pas droits de la femme et entreprend de travailler sur cette discipline en rentrant en Russie.


Entre temps, elle publie «  La Dissidence soviétique », participe activement à la fondation du Groupe Helsinki de Moscou (une des plus anciennes organisation de défense des droits de l’homme en Russie), dont elle devient la présidente en 1996, conseille Vladimir Poutine en 2000 sur les droits de l’homme…et fonde en 2004 le Congrès Civique pour Tous avec Gary Kasparov et Georgy Satarov.


Le déjeuner que je partage avec Alexeeva nous démontre que de générations différentes, de pays différents, Alexeeva et moi partageons la même ambition, sans droits des femmes, il n’y a pas de droits de l’homme. Le moment est rare, j’ai une certaine fierté de me trouver là en sa présence. Après la période soviétique, le capitalisme a modifié l’assistance du gouvernement aux femmes et les hommes ont rapidement repris leurs positions supérieures. Les femmes ont continué à travailler et à tout assumer sans rechigner, ignorant qu’elles avaient le droit de résister. D’autant qu’une partie de ces femmes rêvaient plus au prince charmant riche et beau qu’à une carrière.


Seulement voilà, les princes charmants n’étant plus ce qu’ils étaient, une certaine conscience sociale apparaît dans le pays : les femmes sont en train de se mobiliser pour des droits égaux, un soutien du gouvernement, une véritable protection sociale et pour une reconnaissance de leur position.


Le déjeuner prend fin, Alexeeva et moi nous embrassons, pensant que nous appartenons à la même famille.

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